MANUSCRIT VOYNICH MS 408

L'ECRITURE ALCHIMIQUE

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Selon Michel Butor : "Le langage alchimique est un instrument d'une extrême souplesse, qui permet de décrire des opérations avec précision tout en les situant par rapport à une conception générale de la réalité. C'est ce qui fait sa difficulté et son intérêt. Le lecteur qui veut comprendre l'emploi d'un seul mot dans un passage précis ne peut y parvenir qu'en reconstituant peu à peu une architecture mentale ancienne. Il oblige ainsi au réveil des régions de conscience obscurcies".

J'ai acheté la Revue Critique (N° 77, année 1953), dans laquelle Michel Butor, qui a beaucoup écrit sur les rapports de l'art et l'écriture, livre ici, sur l'étude de René Alleau, "aspects de l'Alchimie traditionnelle" (Ed. de Minuit, 1953), une synthèse notamment sur l'alchimie et les écritures cryptographiques dans les textes alchimiques. Nous y verrons que, même sans référence par Michel Butor au manuscrit Voynich, les similitudes entre notre sujet et ce qu'il nous présente sont assez remarquables. Que le lecteur y voit encore ici une pièce essentielle au puzzle Voynich.

Ci-dessous, quelques remarques pertinentes, voire concordantes avec l'objet de la présente étude, issues donc de l'article de Michel Butor :

- [transmutation en or] : ils ont obtenu certains résultats [les alchimistes] qu'ils ont communiqué à leurs complices en langage chiffré, afin d'échapper aux soupçons de la police, les gouvernements ayant de tout temps été fort jaloux de leur privilège de battre monnaie. (...) le camouflage évitait la censure de l'Eglise.

- leurs amphigourismes [textes incompréhensibles] servaient d'autre part à camoufler leurs échecs.

- la révélation des secrets accompagne d'abord l'entrée dans un groupe [d'alchimistes] défini. Si ce groupe ne peut plus se réunir en séances et cérémonies, pour quelque raison que ce soit, la transmission continue d'individu à individu, d'abord oralement, puis par le moyen de livres que le maître explique au disciple. Ceci expliquerait les écritures dites Hand A et B. Néanmoins, des maladies (yeux, mains...) peuvent expliquer le recours d'un disciple par un maître alchimiste.

- Mais au fur et à mesure que cet enseignement oral devenait l'exception, les maîtres se sont mis à faire des livres qui, de plus en plus, suffisent à l'initiation. Ce sont des documents chiffrés, mais qui invitent le lecteur à venir à bout de ce chiffre. Ce sont des labyrinthes bardés de serrures, mais qui doivent donner leurs propres clefs.

- Si le chiffre était extérieur au texte, il pourrait être facilement volé (...). Le chiffre employé n'est pas conventionnel mais il découle naturellement de la réalité qu'il cache.

- l'échelle des créatures comporte aussi pour l'alchimie quatre règnes hiérarchisés : minéral, végétal, animal et angélique.


 

Texte de René Alleau, historien des sciences, spécialiste de l'alchimie, source : Encyclopedia Universalis :

Dans une étude publiée par la revue Critique , en 1953, Michel Butor a analysé avec beaucoup de clarté les problèmes posés par l’alchimie et son langage: «Tant qu’une transmission orale était la règle, écrit-il, ces livres ont pu être des sortes d’aide-mémoire, chiffrés de façon très simple. Pour avoir un exposé de la suite des manipulations prévues et des transformations cherchées, il suffisait de décoder, de même qu’il suffit de savoir un peu de latin pour découvrir dans un missel quels sont les gestes qu’accomplit le prêtre chrétien à l’autel et les paroles qu’il prononce, en laissant entre parenthèses la signification théologique de tout cela. Mais, au fur et à mesure que cet enseignement oral devenait l’exception, les maîtres se sont mis à faire des livres qui, de plus en plus, suffisent à l’initiation. Ce sont des documents chiffrés, mais qui invitent le lecteur à venir à bout de ce chiffre. [...]. L’alchimiste considère cette difficulté d’accès comme essentielle, car il s’agit de transformer la mentalité du lecteur afin de le rendre capable de percevoir le sens des actes décrits. Si le chiffre était extérieur au texte, il pourrait être aisément violé, il serait en fait inefficace. Le chiffre employé n’est pas conventionnel, mais il découle naturellement de la vérité qu’il cache. Il est donc vain de chercher quel aspect du symbolisme est destiné à égarer. Tout égare et révèle à la fois.»

Dans sa conclusion, Michel Butor montre bien la fonction principale de ces structures cryptographiques: «Le langage alchimique est un instrument d’une extrême souplesse, qui permet de décrire des opérations avec précision tout en les situant par rapport à une conception générale de la réalité. C’est ce qui fait sa difficulté et son intérêt. Le lecteur qui veut comprendre l’emploi d’un seul mot dans un passage précis ne peut y parvenir qu’en reconstituant peu à peu une architecture mentale ancienne. Il oblige ainsi au réveil des régions de conscience obscurcies.»

Ainsi la lecture profane devient-elle une quête initiatique du «Sens», et nous retrouvons ici ce que nous avons signalé précédemment à propos de la gnose jabirienne, de la «science de la Balance»: À toute genèse correspond une exégèse , mais, dans le cas de la tradition écrite, c’est, inversement, de l’exégèse que dépend la genèse.

En effet, la recherche de la pierre philosophale, ses énigmes et ses pièges, l’extrême fascination de l’or, des pouvoirs et du savoir que les alchimistes attendaient de sa possession, suscitaient dans leur esprit une obsession, un monoïdéisme qui s’étendait, au cours de leurs longues et pénibles recherches, à toutes les zones claires et obscures de leur conscience. Sensations, imagination, discours, songes et fluctuations mentales s’y absorbaient. Peu à peu se formait ainsi un centre, un noyau psychique rayonnant autour duquel se rassemblaient et gravitaient leurs puissances intérieures. En même temps se décantait l’humus des motivations irrationnelles autour d’images d’un désir transféré à la dimension même du cosmos, à des unions nuptiales planétaires, minérales et métalliques, ardemment entretenues et amoureusement contemplées. Ce processus de concentration illuminative n’est pas moins évident dans d’autres disciplines ésotériques et mystiques. On le retrouve dans le bouddhisme zen, dans le yoga, dans les oraisons hésychastes de l’église d’Orient, dans le dhikr du soufisme islamique. Le monoïdéisme centre l’intention du cœur sur l’objet du désir. «Pour visiter les jardins du souvenir, enseignent les maîtres, il faut frapper à la même porte jusqu’à s’user les doigts.»

Toutefois, cette explication psychologique ne doit pas être considérée comme seule capable de rendre compte des structures cryptographiques de l’alchimie. Il ne faut pas négliger leurs raisons positives. Pour en donner quelque aperçu, imaginons que nos physiciens aient décidé de se communiquer leurs expériences sur la radioactivité artificielle, sans les révéler ni à la majeure partie de leurs collègues ni aux pouvoirs publics, tout en laissant à une élite la possibilité d’accéder à leurs connaissances.

D’une part, craignant la perspicacité des autres savants, ils auraient été dans l’obligation de leur tendre des pièges plus ou moins subtils en laissant subsister de constantes équivoques sur leurs buts véritables comme sur leurs procédés expérimentaux. D’autre part, dans la mesure où la poursuite de leurs recherches exigeait des crédits, il leur aurait été indispensable de les justifier par l’importance extraordinaire des résultats pratiques et, par exemple, financiers, que l’on en pouvait attendre. Enfin, comme ils se seraient souciés, néanmoins, de transmettre à de futurs chercheurs leurs observations sur les propriétés réelles des corps qu’ils venaient de découvrir, ils auraient marqué la différence de ces éléments artificiels avec les éléments naturels par quelque procédé simple et discret, les nommant, par exemple, «notre» plomb, «notre» mercure, «notre» or, comme l’ont fait constamment les alchimistes.

Cependant, les ressources ordinaires de la cryptographie auraient été insuffisantes si l’on s’était borné à laisser dans ces messages une clef qui pouvait être imaginée par le décrypteur. En revanche, si cette clef était elle-même la structure caractéristique de l’un de ces corps radioactifs artificiels, les messages présentaient un seuil d’intelligibilité qui se confondait pratiquement avec le seuil des expériences décrites, et leurs lecteurs ne pouvaient être, dès lors, que des «réinventeurs».

Le seul danger auquel s’exposait ce système était le hasard qui, on le sait, a joué un rôle considérable dans l’histoire des sciences. Mais les probabilités de reconstituer un processus expérimental pondéralement rigoureux, comprenant des opérations successives et qui dépendent, en outre, de conditions cosmologiques strictement déterminées, comme dans le cas de l’élaboration de l’œuvre alchimique, sont pratiquement négligeables.

 

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